Je Suis un Travailleur

Par Nicolas Phebus.

Ceci fait partie d’une série de billets traitant des conditions de travail dans les organismes à but non lucratif, qui seront diffusés tout au long du moi de mai. Suivez-nous sur Facebook et Twitter pour recevoir nos autres posts!

Je dois vous faire une confidence : je suis un travailleur. Ça fait drôle à dire pour un anarchiste tendance lutte de classe comme moi mais je ne l’ai pas toujours pleinement compris et j’ai parfois l’impression que certains collègues ne l’assument pas.

Un peu comme les locataires que je rencontre qui pensent que les mal-logés c’est les autres, j’ai toujours eu de la difficulté à me définir personnellement comme un travailleur. Je travaille dans un environnement autogéré et j’ai une grande autonomie. Je dois bien sur rendre des comptes mais je n’ai personne qui me surveille au quotidien et qui me dit comment travailler. Mettons qu’on est loin des conditions classiques  d’exploitation. En plus j’aime ma job.

Est-ce-qu’on est des militant-e-s, des patrons, ou des organisateurs communautaires? 

J’ai d’abord cru que j’étais un militant. Et, effectivement, au début c’est ce que j’étais. Un moment donné j’ai fait la transition de militant à militant salarié. J’étais un égal parmi des égaux, à la différence près que j’étais payé pour m’occuper de l’intendance, faire la permanence et remplir la paperasse. J’étais sur un nuage. Imagine, être payé pour militer. Et c’était plus d’argent que je n’en avais jamais eu. Je passais ma vie au bureau, je pouvais être là autant à 14h qu’à 2h, autant la semaine que la fin de semaine (mais curieusement rarement le lundi à 9h). J’ai vite compris que j’étais un permanent et qu’il y avait une différence fondamentale : il y a des affaires que tu dois faire même si tu n’as pas envie parce que c’est ta job. N’empêche, j’avais un sentiment d’imposture.

Pendant un certain temps j’ai même cru que, puisque j’étais sur le C.A. de l’organisme où je travaille, ma position était peut-être assimilable objectivement à celle d’un cadre ou d’un patron. N’ayant ni pouvoir d’embauche, ni de licenciement, ce n’est pas le cas. Ça c’est presque toujours bien passé pour moi avec mes patrons et mes collègues mais j’ai vu dans d’autres groupes se développer des situations cauchemardesques (powertrip, harcèlement, burnout, licenciement abusif). En fait, je suis salarié et je pourrais être mis à pied pour motif économique. Je ne suis à l’abri de rien de cela.

Je suis aussi un travailleur. Puisque je travaille avec des gens souvent beaucoup plus pauvres que moi et sur des causes sociales urgentes, j’ai une petite gène à me plaindre et revendiquer de meilleures conditions de travail. Pourtant, il y aurait lieu de le faire.

J’ai ensuite cru que j’étais un organisateur communautaire. Avec le temps, je me suis professionnalisé et un moment donné j’ai réalisé que je n’étais plus vraiment un égal parmi des égaux. D’abord, en améliorant mon sort je m’étais sensiblement éloigné de la condition des personnes qui franchissent la porte du bureau pour la première fois. Quand ça fait quelques années que tu as une paie décente et un logement dans une coop, même si tu n’es pas riche, tu n’es plus tout à fait dans le même bateau que le monde qui viennent chercher de l’aide dans un groupe populaire. Et puis, il ne faut pas se leurrer, avec le temps qui passe et l’expérience acquise, tu finis par avoir plus de pouvoir que les autres membres.  Ne serait-ce que parce que, règle générale, tu en sais plus qu’eux et elles. Alors tranquillement pas vite, je suis passé de participant à organisateur, un genre d’outil au service des luttes, à l’image de l’organisme lui-même.

Mais tout cela n’empêche pas qu’au même titre qu’une professeure de cégep ou un travailleur social dans un CLSC, je suis aussi un travailleur. Puisque je travaille avec des gens souvent beaucoup plus pauvres que moi et sur des causes sociales urgentes, j’ai une petite gène à me plaindre et revendiquer de meilleures conditions de travail. Pourtant, il y aurait lieu de le faire

Est-ce-que le travailleurs et travailleuses du communautaires peuvent revendiquer des meilleurs conditions de travail? Comment?

J’ai longtemps abordé la question sous l’angle du financement de l’organisme. Pour améliorer les conditions de travail, ça prend tout simplement plus de sous, donc il s’agit de convaincre les bailleurs de fonds d’augmenter notre financement. Ça n’a pas vraiment marché. Ce n’est que depuis deux ou trois ans que j’ai commencé à réfléchir timidement à la question avec la casquette du travailleur. Franchement, il n’y a pas de solution évidente. La syndicalisation classique n’est pas une option dans le secteur de la défense de droits. Les boîtes sont trop petites et, de toute façon,  les conseils d’administration sont pris avec des budgets dans lesquels il y a très peu de marge. Le problème est à un autre niveau.

Pour contourner le problème des C.A. sans pouvoir sur les finances, on pourrait s’inspirer du modèle syndical des éducatrices des CPE. Elles ont réussi à imposer à l’État une négociation nationale pour les clauses monétaires.

En vérité, ce sont les bailleurs de fonds –essentiellement Centraide et le gouvernement– qui ont en main les leviers qui permettraient d’améliorer réellement le sort des travailleurs et des travailleuses du communautaire. Ce sont eux qui tiennent les cordons de la bourse. Pour contourner le problème des c.a. sans pouvoir sur les finances, on pourrait s’inspirer du modèle syndical des éducatrices des CPE. Elles ont réussi à imposer à l’État une négociation nationale pour les clauses monétaires. Pour ce que j’en comprends, le salaire et les avantages sociaux sont négociés avec le ministère responsable et les subventions des CPE sont ajustées en conséquence. Le reste des conditions de travail est négocié localement, avec les c.a. des CPE. La CSN arrive ainsi à avoir un impact majeur touchant l’ensemble des salariées du secteur, même si elle ne représente formellement que le tiers environ des employées.

L’ennui, c’est que personne ne semble intéressé à vouloir faire la job dans le communautaire. J’ai pris contact avec la CSN quand j’ai vu qu’un syndicat avait été mis sur pied au Saguenay mais il n’y a pas eu de suite. J’ai cru un instant que les wobblies seraient intéressés à développer une stratégie syndicale dans le milieu communautaire mais ça ne semble pas vouloir aboutir (je peux me tromper mais, vu de l’extérieur, ça ressemble plus à une stratégie pour intervenir dans les luttes communautaires qu’une stratégie pour améliorer les conditions de travail du monde du communautaire).

La grève du communautaire est maintenant une réalité, au même titre que la grève étudiante. Revendiquer un réinvestissement dans l’action communautaire autonome n’a rien de contradictoire avec la lutte générale contre l’austérité.

J’ai beau revirer ça de tous les bords, tous les côtés, la seule avenue praticable pour améliorer les conditions de travail dans le communautaire reste la lutte pour un meilleur financement. Dans l’immédiat, c’est la seule option concrète que je vois. Faute de syndicat, c’est là-dedans que je me suis investi. Depuis un an, on a fait des pas de géants. La grève du communautaire est maintenant une réalité, au même titre que la grève étudiante. Revendiquer un réinvestissement dans l’action communautaire autonome n’a rien de contradictoire avec la lutte générale contre l’austérité. En fait, si on y pense bien, l’action communautaire autonome participe du filet social au même titre que les services publics et les programmes sociaux et est aussi importante. Les autres mouvements sociaux sont d’ailleurs tout à fait disposés à nous appuyer et même reprendre nos revendications. Curieusement, c’est à l’intérieur même du mouvement communautaire que des réticences se font sentir et que du monde met les freins.

À la veille du Premier mai, si vous avez une meilleure idée à me proposer pour améliorer mon sort comme travailleur et celui de mon quartier par la même occasion, je suis tout ouïe. En attendant, je vais tout faire pour ne pas gaspiller un momentum qui ne reviendra sans doute plus jamais.

Ce texte à été initialement publié sur le blogue Libre Expression. Republié avec permisssion.