Au-delà la reconnaissance : mettre en pratique la solidarité et le soutien aux peuples autochtones
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À travers le Canada, et plus particulièrement au Québec, les organismes à but non lucratif s’intéressent de plus en plus aux questions de réconciliation, de décolonisation et de souveraineté autochtone. À l’approche du 21 juin, la Journée des peuples autochtones, et de la saison des pow-wow, nous souhaitons partager certaines de nos réflexions et pratiques en matière de solidarité avec les peuples autochtones.
Plusieurs organisations ont adopté la pratique de reconnaissance territoriale, suivi des formations ou intégré des engagements en faveur de la réconciliation dans leurs plans stratégiques. S’il est vrai que ces mesures sont importantes, elles ne constituent qu’un premier pas vers l’établissement et le maintien de relations réciproques significatives avec les peuples autochtones.
Pour les organismes à but non lucratif et les travailleur-euses non autochtones, la question qui se pose est la suivante : à quoi ressemble la solidarité dans la pratique ?
Aller au-delà des gestes symboliques
De nombreuses organisations entament leur processus de réconciliation par une reconnaissance territoriale. Si le fait de rendre hommage aux gardien-nes traditionnel-les du territoire peut constituer une pratique éducative importante, ces reconnaissances ne suffisent pas à elles seules à susciter le changement. Comme l’expliquent Eve Tuck et Wayne Yang : « La décolonisation n’est pas une métaphore ».
Une reconnaissance sincère doit s’accompagner d’actions concrètes. Elle doit inciter les organisations à se poser les questions suivantes :
- Comment établissons-nous des relations avec les communautés autochtones ?
- Quel est l’impact de nos politiques et de nos pratiques sur les peuples autochtones ?
- Qui bénéficie de notre travail, et qui risque d’en être exclu ?
- Comment tirons-nous profit de l’oppression et de la spoliation des peuples et des territoires autochtones, et que faisons-nous pour y remédier ?
La solidarité n’est pas une simple déclaration. C’est une pratique.
Au COCo, nous commençons nos réunions d’équipe par une reconnaissance territoriale qui va au-delà des mots. À chaque réunion, un-e membre différent-e de l’équipe est chargé-e de partager un élément, une pratique ou des connaissances historiques spécifiques concernant les populations autochtones du Québec. Nous sommes ouvert-es à toutes les formes de partage, qu’il s’agisse de présentations sur différents défenseurs du territoire ou du récit d’une expérience récente vécue lors d’une visite dans une communauté autochtone ou même d’un partage en lieu avec nos histoires personnelles et nos cultures. Nous partageons également des événements et des expériences locales qui invitent l’équipe à mieux s’informer et à tisser des liens avec les communautés autochtones. Nous ne prétendons pas avoir une expertise, mais nous assumons plutôt la responsabilité de nous informer sur les enjeux importants et de partager ces connaissances entre allié-es.
Comprendre le contexte
Les peuples autochtones du Canada continuent de subir les conséquences de la colonisation à travers des inégalités systémiques dans les domaines du logement, des soins de santé, de l’éducation, de la protection de l’enfance, de l’emploi et de l’accès aux terres et aux ressources, pour n’en citer que quelques-uns.
Au Québec, les nations autochtones, notamment les Kanien’kehá:ka, les Anishinaabe, les Atikamekw, les Cris, les Innus, les Hurons-Wendats, les Mi’kmaq, les Naskapis, les Abénaquis et les Inuits, ont des cultures, des systèmes de gouvernance, des histoires et des relations distincts avec les territoires dont ils ont la garde.
L’une des erreurs les plus courantes commises par les organisations est de traiter les peuples autochtones comme une communauté unique. Une solidarité efficace commence par la reconnaissance de la diversité des nations autochtones et le respect de leurs histoires, de leurs droits et de leurs priorités propres.
La solidarité repose sur les relations
La réconciliation ne se réalise pas par une « checklist ».
De nombreuses organisations à but non lucratif sont habituées travailler par projets, où le succès se mesure par des objectifs, des délais et des résultats attendus. L’établissement de relations fonctionne différemment.
Pour instaurer un climat de confiance avec les communautés autochtones, il peut être nécessaire :
- Écouter avant de proposer des solutions.
- Consacrer du temps sans attendre de résultats immédiats.
- Respecter les priorités de la communauté, même lorsqu’elles divergent des objectifs de l’organisation.
- Accepter que la confiance se mérite par la cohérence et la responsabilité.
Les organisations devraient éviter de solliciter les communautés autochtones que lorsque des possibilités de financement se présentent ou lorsqu’une participation autochtone est nécessaire pour une proposition de projet. Les relations fondées uniquement sur les besoins des organisations ont peu de chances de créer des partenariats significatifs.
Au COCo, nous avons exploré différentes façons de nouer des relations avec des partenaires autochtones. Par exemple, en 2024, notre programme « Train the Trainer » a invité Manon Richmond, de Maammuu, et Iako’tsi:rareh Amanda Lickers à animer un atelier axé sur la réconciliation et la solidarité à l’intention de notre équipe d’animateur-ices. Étant donné qu’il appartient à notre équipe de mettre en œuvre les enseignements tirés et les pratiques partagées, nous avons ensuite organisé une journée interne pour intégrer ce que nous avions appris et mettre en pratique ces enseignements dans notre travail quotidien.
Dans le cadre de notre série Ateliers/C, notre récente collaboration avec Utapi Consultants en est un autre exemple. Ces deux dernières années, nous avons offert 3 moments de formation ensemble. Suite à l’atelier de cette année 2026, sur le thème de “l’intégration des perspectives autochtones dans les organismes communautaires”, nous avons organisé une séance de suivi au cours de laquelle les participant-es ont pu revenir pour poser des questions ou partager la manière dont iels ont mis en œuvre des pratiques de solidarité concrètes sur leur lieu de travail. Nous avons également soutenu la candidature d’Utapi Consultants dans la catégorie Entreprise du prix « Un Québec Sans Racisme » 2025, qui a remporté la médaille dans cette catégorie ! Au cours des années précédentes, Ateliers/C a également collaboré avec Mikana et Future Ancestors. Ces multiples collaborations nous permettent d’établir des relations plus profondes avec différentes organisations et perspectives autochtones, favorisant ainsi une réciprocité diversifiée et significative entre nous et nos partenaires.
Ces exemples montrent que la solidarité n’est pas un événement ponctuel. Il s’agit d’un dialogue continu visant à nouer des relations significatives. Un dialogue qui doit être entretenu avec respect, humilité et ouverture d’esprit.
Ce que les organisations non autochtones peuvent faire
Les directeur-ices et les conseils d’administration des organisations à but non lucratif jouent un rôle important dans la mise en place de conditions organisationnelles propices à la réconciliation. Ci-dessous sont quelques actions que votre organisme peut faire.
Investir dans l’apprentissage
Proposer une formation continue aux membres du conseil d’administration, au personnel et aux bénévoles sur :
- L’histoire et les réalités contemporaines des peuples autochtones
- Les appels à l’action de la Commission de vérité et de réconciliation
- Les pratiques antiracistes et anti-oppression
- La souveraineté et l’autodétermination des peuples autochtones
À l’instar des événements mentionnés ci-dessus, cet apprentissage doit être continu et non se limiter à une formation ponctuelle. Il est également important de souligner le rôle que jouent le soutien et le respect dans ce parcours. En tant que non-Autochtones, nous n’avons pas le droit d’accéder aux espaces sacrés, aux cérémonies ou aux savoirs sans invitation ni consentement. De plus, comme il existe déjà de nombreuses ressources créées par les communautés autochtones sur la manière d’être de meilleur-es allié-es, nous vous prions de ne pas vous adressez à la personne autochtone « tokénisée / symbolique » pour lui demander de vous expliquer tous les traumatismes historiques infligés aux peuples autochtones.
L’année dernière, le COCo s’est rendu à Kahnawake avec Wise Oak Wilderness pour commémorer la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation, découvrir la cuisine autochtone et renouer avec la terre. Ce fut une expérience merveilleuse qui a mis en lumière l’importance des liens entre le personnel, le conseil d’administration, la terre et les un-es avec les autres. Il est important de ne pas se contenter de souligner les difficultés auxquelles sont confrontées les communautés autochtones, mais aussi de mettre en avant la joie et la résilience dont elles font preuve.
Examiner les politiques organisationnelles
Demandez-vous si les politiques existantes créent involontairement des obstacles pour le personnel, les bénévoles ou les membres de la communauté autochtones.
Voici quelques questions à se poser :
- Les pratiques de recrutement sont-elles accessibles et équitables ?
- Les savoirs et l’expérience autochtones sont-ils reconnus comme une expertise ?
- Les responsabilités culturelles et cérémonielles sont-elles prises en compte dans les politiques en matière de congés ?
- L’organisation dispose-t-elle de protocoles permettant de travailler dans le respect des communautés autochtones ?
Au COCo, nous avons mis en place des « journées de congés flottants » qui permettent de prendre des congés pour célébrer des fêtes culturelles et rituelles. De plus, nous sommes conscient-es que le savoir provient autant, sinon plus, des expériences vécues que des diplômes. C’est pourquoi nous n’en faisons pas des critères obligatoires pour postuler au sein de notre organisation.
Budget pour la réconciliation
Un engagement sans ressources est difficile à maintenir. Comme on le dit souvent, « les budgets reflètent les priorités de l’organisation ».
Les organisations peuvent allouer des fonds pour :
- Honoraires versés aux gardien-nes du savoir autochtone et aux conférencier-es
- Consultant-es et animateur-ices autochtones
- Activités visant à renforcer les liens et à favoriser l’engagement communautaire
Trop souvent, on fait appel à l’expertise des peuples autochtones sans les rémunérer. Rémunérer équitablement les personnes pour leurs connaissances et leur travail est un acte élémentaire de respect.
Au COCo, nous disposons également d’un fonds de réserve destiné à soutenir une organisation ou une cause autochtone. En 2023, notre conseil d’administration et notre équipe ont décidé d’attribuer une valeur monétaire à nos valeurs de réconciliation. Nous nous efforçons d’augmenter nos dons et continuerons à alimenter ce fonds afin d’accroître son impact.
Créer des voies pour un leadership partagé
Les organisations peuvent explorer des moyens d’intégrer les voix autochtones dans les structures de gouvernance et de prise de décision.
Cela peut notamment passer par :
- le recrutement de membres autochtones au sein des conseils d’administration ;
- la création de cercles consultatifs ;
- le développement de partenariats avec des organisations autochtones ;
- l’implication des parties prenantes autochtones dans les processus de planification stratégique, en particulier lorsque les projets concernent le territoire.
N’oubliez pas qu’une voix autochtone « tokénisée », comme celle de toute autre minorité « tokénisée », ne doit jamais se substituer aux convictions de l’ensemble d’un groupe minoritaire. C’est pourquoi le nombre compte et qu’il faut valoriser la diversité des voix.
La représentation à elle seule ne suffit pas. Les participants autochtones doivent avoir une influence réelle sur les décisions qui les concernent, eux et leurs communautés.
Intégrez la responsabilisation dans vos pratiques
La solidarité n’est pas une identité ; c’est une action.
Posez-vous régulièrement des questions telles que :
- Quel est l’impact de mon travail sur les communautés autochtones ?
- Quelles voix sont absentes des processus décisionnels ?
- De quel pouvoir dispose-je, et comment puis-je l’utiliser de manière responsable ?
- Quels engagements ai-je pris, et comment les tiens-je ?
Accepter l’imperfection
Beaucoup de gens craignent de dire quelque chose de déplacé ou de commettre des erreurs. Si cette inquiétude est compréhensible, la peur de l’imperfection peut devenir un frein à l’action. Après tout, le perfectionnisme fait partie intégrante de la culture de la suprématie blanche.
Les organisations engagées dans la lutte contre l’oppression reconnaissent que l’apprentissage passe par l’inconfort, la réflexion et l’évolution. Des erreurs se produiront inévitablement. Ce qui compte, c’est la manière dont nous y réagissons. Assumer ses responsabilités, c’est écouter, apporter des changements et poursuivre le travail.
La réconciliation comme pratique continue
La réconciliation n’a pas de ligne d’arrivée.
La solidarité avec les peuples autochtones n’est ni un projet à mener à bien ni une politique à adopter. Il s’agit d’un engagement permanent visant à tisser des liens, à redistribuer le pouvoir, à remettre en cause les systèmes coloniaux et à soutenir l’autodétermination des peuples autochtones.
Pour les organisations à but non lucratif, ce travail est étroitement lié à nos engagements plus larges en faveur de l’équité, de l’inclusion et de la justice sociale.
L’objectif n’est pas de devenir l’« allié-e parfait-e ». L’objectif est de participer à la création d’organisations et de communautés où les peuples autochtones sont respectés, écoutés, indemnisés et habilités à diriger.
Comme tout travail contre l’oppression, la réconciliation est une pratique qui exige de la volonté, de l’humilité et de l’action.


